Le champ de bataille autour de lui est couvert de cadavres désarticulés que les corbeaux se disputent déjà. Mais Alberine de Verte la cour n'en a cure. Tout est fini. Il sourit tristement en regardant son glaive brisé avant de le jeter au loin et entreprend maladroitement de se débarrasser de son armure cabossée. Les vainqueurs s'approchent et il tente de se relever. Hors de question de les accueillir à genoux. Pourtant il le faudra. Alberine vient de s'apercevoir que deux flèches se sont fichées dans sa jambe gauche.

"Encore une belle journée sur les plaines de Centre Pôle n'est-ce pas Alberine ?"

Le général vaincu lève les yeux vers celui qui vient de lui parler. Le Suradar Ancelin n'est plus tout jeune et lui aussi est blessé à la jambe. Mais il a encore le port fier. La victoire peut ainsi insuffler des traits de noblesse même à un roturier de basse naissance. Le rustre a sciemment négligé d'utiliser le titre de noblesse d'Alberine quand il s'est adressé à lui. Peu importe. Il est plus que temps d'en finir.

D'un geste souple, Le suradar sort son glaive en savourant le moment. Ce n'est pas tous les jours qu'on exécute un noble scélérat sous les remparts de Pôle.

"Merci Suradar Ancelin se sera tout."

Celui qui vient de suspendre le point final de cette matinée sanglante ne porte pas d'armure. Il est vêtu comme un noble et en a tous les atours. Le visage flasque et la démarche usée, l'homme se dirige vers Alberine et congédie Ancelin comme s'il n'avait jamais été qu'un laquais de bas étage.

"Vous autres, relevez le seigneur de Verte la cour. Croyez-vous qu'il soit normal que le chef d'une des plus illustres familles de l'Empire soir en train de patauger dans son sang au milieu de ces relents de mort !"

Il Porte une main boudinée à son visage et enfouit son gros nez dans un mouchoir de soie parfumé pour illustrer son dégoût. Les serviteurs qui l'accompagnent se chargent immédiatement de placer Alberine sur une charrette et le conduisent avec déférence jusqu'au campement des vainqueurs. Dans la plaine, le noble joufflu écoute d'une oreille satisfaite les hurlements des ennemis blessés que l'on achève méthodiquement.

Alors que le soleil se couche, Alberine ouvre les yeux. Il est soigné mais encore grogui par les épices médicales qu'on lui a administrés. Il est néanmoins assez lucide pour réceptionner dans la douleur son statut de prisonnier. Il est sous une tente militaire qu'il occupe seul avec un esclave qui range du matériel. Alberine allait lui adresser la parole quand le noble bedonnant fait son entrée, un plateau de fruits dans une main et une cruche de vin dans l'autre.

"Guéran de la Treille, favori et premier conseiller de feu l'empereur, de feu tous les empereurs et impératrices d'aussi loin que je me souvienne. Peut-on savoir ce qui me vaut le déplaisir d'être encore en vie ?" Alberine s'était redressé sur sa couchette. Cette fois avec succès.

Guéran s'assied en face de lui. Il remplit deux coupe finement ouvragées de nectar odorant puis  installe le plateau sur un guéridon à portée de main.

"Alberine mon ami c'est ton jour de chance car tu es vaincu. Tu es vaincu et cela signifie que tu peux ramener la stabilité dans l'Empire. Non non non ne m'interromps pas, nous avons peu de temps. Les troupes loyales à Helmuth III sont depuis ce matin maîtresse de Centre Pôle. Nous avons donc repris les routes, les centres de production agricole et les réserves de grains. Pourtant Pôle est toujours aux mains de l'usurpatrice, cette gamine imbuvable dont tu as fait ton impératrice avec tes amis Agrippa et de Plane. Il est hors de question d'assiéger la capitale et encore moins de la prendre d'assaut, tes amis y sont encore retranchés et une attaque frontale sur la capitale avec Agrippa et de Plane dans notre dos ne peut qu'être un désastre. L'image serait catastrophique et nous avons besoin du soutien du peuple. Aussi allons-nous procéder autrement."

Le gros noble engouffre une poignée de dattes et reprend ses explications.

"Tes compagnons Flérin et Bérine sont toujours aux forts. Depuis deux ans maintenant, ils se sont installés dans la région et tentent de fédérer les clans du nord. Ils jouissent d'une certaine aura de prestige depuis qu'ils ont stoppé les piorads lors de leur arrivée. Tout est question d'opportunité semble-t-il... "

Cette fois-ci, c'est une grappe de raisin qui est engloutie goulûment.

"Tu es ruiné Alberine. Ta famille et tes proches sont entre nos mains. Tes biens en dehors de Pôle sont nôtres désormais. Mais rien de tout cela ne doit être définitif. J'ai envoyé mes légions personnelles aux Brumes. Nous y serons rassemblés dans quelques mois. Voilà ce que tu vas faire mon ami : Nous allons te confier la XVII gloire."

Alberine lève un sourcil d'un air étonné. La manigance va dont enfin lui être révélée.

"Avec tu vas te rendre directement au château de la vieille pour soutenir tes compagnons de toujours face à l'assaut qui va venir.

- Tu me confies une gloire pour aller renforcer les troupes du fort qui sont déjà nombreuses et bien installées avec en plus le soutien très probable des clans des Marches et...

- Laisse-moi finir, l'interrompt Guéran! Tu vas voir, la fin va te plaire ! Une fois que tu es dedans nous donnons l'assaut et, au moment le plus opportun (et je te fais confiance sur ce point !) tu te retournes contre les rebelles, tu les massacres jusqu'au dernier et te voilà pardonné ! Tes terres et ta famille te sont rendues, tu deviens conseiller de l'empereur et ton nom retourne luire au soleil de la gloire des favoris de l’empereur !

- Jamais ! Pour qui me prends tu immonde chien ?!

- Allons allons ... Nous pouvons nous passer des insultes de soudards. Reprends-toi Alberine. Je te prends pour quelqu'un qui n'a pas le choix. Ne sois pas stupide. Tu ne veux pas que tes filles soient vendues sur un marché pas plus que tu ne veux finir dans une arène avec tous tes proches capables d'offrir une opposition rafraîchissante à quelques tigres ou à un crotale géant. "

Alberine transpire soudain abondamment alors que Guérin de la Treille lui sert son regard le plus affable. Le double menton du vainqueur gigote de façon grotesque lorsqu'il s'adresse une nouvelle fois à son interlocuteur :

"Alors mon ami ? Comment allons procéder ?"

 

Presque deux ans plus tard...

Strégus et ses compagnons décident d'en finir une fois pour toutes avec Proback. Pour ce faire, ils décident de massacrer des sentinelles et de s'infiltrer dans le campement à l'aide de leurs frusques. Ils sont rejoints par Maecius qui a fini par retrouver leur trace après avoir escorté quelques convois d'or pour le compte des Agrippa. Un quatrième Porteur ne sera pas de trop. Le groupe lui apprend la mort de Marmaille ce qui plonge le védar dans une grande tristesse.

Dans un ruisseau gelé, des barbares tente d'attraper de saumons. Aussi Strégus choisit-il de commencer par supprimer discrètement ceux qui passent leur tour et se réchauffent près du feu. Deux hommes sont ainsi éliminés en silence. Les trois autres Porteurs chargent et massacrent avec une sauvagerie rare les sentinelles négligentes.

Avec plus ou moins de talent, ils se griment en barbare. Opération complexe pour Kikou le gadhar qui n'a pas la couleur conforme à un groupe de barbares nordique.

Dans le campement, ils décident de s'approcher au maximum de leur cible pour l'éliminer rapidement. Sans chef, la menace barbare sera écartée. Un plan simple est mis sur pied : Magnus ira dans les montagnes attendre Kikou qui s'y téléportera après avoir tué Proback. Strégus et Maecius profiteront de la diversion pour empoisonner les vivres avant de lever le camp eux aussi.

Mais avant cela, Maecius et Strégus laisse trainer leurs oreilles. Ils apprennent que cette troupe est attendu par des bateaux qui vont leur faire traverser la baie XXXXXXXXXXXXX Pour prendre le château de la vieille à revers. Ainsi, ils savent parfaitement comment faire mal aux dérigions retranchés au pire moment. Il s'agit d'une opération préparée par un type à la lèvre fendue.

Kikou utilise la manière forte, brutale et efficace que Constance affectionne tant : Il se téléporte au milieu du conseil des chefs de clans, explose littéralement Proback et se téléporte à nouveau, cette fois en haut de la colline près de Magnus.

Le désordre s'installe immédiatement et déjà les clans barbares se disputent la tête de l'expédition. Strégus en profite pour empoisonner les tonneaux d'eau et d'alcool pendant que Maecius jette de l'huile sur le feu. Rapidement, la situation devient incontrôlable et les pillages, les règlements de comptes et les désertions se multiplient.

Après une brève poursuite (initiée par Maecius pour dégager le noyau dur des fidèles de Proback), Kikou et Magnus sont à l'abri. Ils sont rejoints par leur deux compagnons et ensemble, ils remettent en route vers la chaîne des forts. Les troupes de Proback sont dispersées et le peu qui reste a vidé les réserves dans la nuit. Vu la quantité de poison dispersée par Strégus, ils ne se réveilleront pas demain matin.

Les semaines passent au cœur des Crèts des cendres et les voilà enfin de retour sur les remparts du fort de la vieille. Là les nouvelles arrivent. Tout d'abord Chandu et le borgne ont accompli leur mission : Invall, le chef de Hen est mort. Bon, ils sont revenus tous les deux en pièces détachées donc les habitants de Hen savent d'où vient le coup. C'est pénible mais ils sont désorganisés. Du côté de Skagen, Arnüll, l'hysnaton Porteur de Skern a été informé sur la teneur fallacieuse du document qui fait de lui le gouverneur des basses Marches. Un type à la lèvre fendue lui aurait expliqué qu'elle était signée par un empereur mort depuis trois semaines au moment de la production du dit document. Le chef de clan est très en colère. A Svep, Elrick a défié Philbert, son oncle, et grâce aux épices de Strégus, il était à deux doigts de le vaincre. Malheureusement, il s'est fait éclater le crâne et a été cloué sur la palissade du village (le jeune aiglon crucifié de la vision de Messager vient d'être trouvé).

Bref, le nord n'est pas un soutien mais un joyeux bordel prêt à exploser.

Maecius fait le tour des bordels d'Okpala et prépare les défenses avec Strégus. Sur le front de Cassar l'avant garde harcèle déjà les troupes de la Treille. Elle ne va pas tarder à battre en retraite. Des scorpions et quelques lance projectiles ont été fabriqués. Et puis l'ennemi est là.

Les trébuchets assomment le fort sous les jets de pierres puis viennent les échanges de volées de flèches. Et enfin l'assaut. Les murailles sont prises d'assaut.

Le combat semble se stabiliser quand soudain, deux événements viennent créer du déséquilibre. Tout d'abord les portes sont entrouvertes accidentellement suite à une fausse manœuvre et des troupes de la Treille pénètrent le fortin. Le corps à corps s'engage dans la cour. A l'extérieur, le monstre à neuf bras qui gardait la citadelle naine vient de remonter la piste des Porteurs qui lui ont échappé il y a quelques mois. Le monstre fait des ravages dans les rangs adverses mais veux lui aussi franchir les remparts.

Maecius fonce vers un scorpion pour empaler le monstre tandis que Kikou se téléporte dehors pour détruire le bélier qui tente de briser la porte tout juste renforcée.

Magnus lui, va dormir. Il a fait murer légèrement le passage secret qui permet de quitter les lieux pour ne pas se faire prendre à revers de ce côté-là et espère une vision de Messager. La chose ne tarde pas. Le Porteur apprend que dans une heure ou deux tout au plus, Arnüll sera là avec ses troupes accompagnées par un homme à la lèvre fendu que Magnus voit enfin !

Mais quand il se réveille enfin, les choses vont mal. Le monstre est inarrêtable, la cour est envahie et Maecius est à terre dans son sang grièvement blessé. Couvert par Kikou et Strégus, Maecius court vers son compagnon pour lui porter secours alors que Loupéo peine à le porter.

Soudain, un son retenti. C'est Albérine de Verte la cour qui souffle lui-même dans un gigantesque cor. A ce signal, ses hommes se retournent contre ceux d'Agrippa et de Plane en une effroyable trahison ! En quelques coups de glaives, la situation passe de périlleuse à désespérées. Une fois près de Maecius, Magnus remonte avec ses compagnons jusqu'au passage secret. En route, ils croisent un groupe de fidèles soldats qui portent Flérin Agrippa sérieusement blessé et Bérine de Plane au bord du suicide. Magnus et les Porteurs conduisent tout ce beau monde dans la grotte où ils détruisent le mur pour rejoindre les terres du nord après quelques kilomètres de marche dans les ténèbres. Maecius et Flérin sont soignés pour le mieux mais leur état est très préoccupant.

Au fort de la vieille tout est fini, le suradar Ancelin est victorieux une fois de plus et déjà un messager part annoncer la nouvelle à Guéran de la Treille.

 

Interlude

Les bijoux en or rebondissent en tintinnabulant sur la table de fortune qui trône au milieu de la tente de commandement.

"C'est tout ?"

Albérine de Verte la cour regarde l'homme à la lèvre fendue avec une lueur de colère.

"C'est tout ce qu'ils m'ont laissé Castir. Tu devras faire avec. A toi de retourner les clans du nord contre nos ennemis. A toi de récupérer la frustration des barbares vaincus pour l'utiliser comme une arme. Tu es mon meilleur homme. Porteur de Salamec, le bâton dieu dont la roublardise n'est plus à prouver. Toi seul, avec un tel compagnon, peut préparer le terrain pour la gloire que je commande."

- Vous auriez dû choisir la mort.

- Je sais Castir. Mais celle de ma famille, de mon nom, de tout ce que mes ancêtres ont bâti. Les choses sont ainsi, nous devons faire avec.

Le balafré replonge son regard sur la joaillerie brillante en caressant son arme dieu avec son pouce.

"Ils font très dérigions dans le style. Si quelqu'un les trouve sur un barbare, les soupçons...

- Je n'ai que faire des soupçons ! S'emporta Albérine. Il faut aller vite. Les barbares produisent de l'artisanat de qualité, arrange-toi pour qu'ils en vendent beaucoup plus, joue de tes contacts à Pôle, la petite noblesse raffole de ces accessoires primitifs. Pars maintenant."

L'homme se lève lentement en s'appuyant sur Salamec, fait signe aux serviteurs de remplir les malles avec l'or et se dirige vers les tentures qui masquent la sortie de la tente commandement. Au moment où les bourrasques gelées de l'hivers allaient engloutir sa frêle silhouette, Albérine l'apostropha d'une phrase.

"C'est notre seule chance Castir. Si nous échouons nous sommes perdus.

L'homme à la lèvre fendue s'arrête pour écouter une remarque de son Arme mais ne semble pas vouloir se retourner pour faire face à son chef. Cela le priverait de la caresse rude du vent des Prudences.

- Je sais mon seigneur. Je sais.

 

 

 

Epilogue.

La fièvre a commencé à gagner Flérin Agrippa et elle a fini par l'emporter. Le délire qui a rapidement rongé son esprit ne lui a pas permis de révéler l'endroit où il avait caché son or. Maecius sombre lui aussi dans le délire de la fièvre malgré les soins de ses camarades. Le groupe est traqué pendant des jours et des nuits ce qui l'oblige à fuir toujours plus loin vers le nord jusqu'à ce que les dérigions abandonnent enfin pour laisser le rôle de traqueur aux loups, à l'hiver et aux piorads. La troupe de fuyards perd encore cinq braves soldats dont Loupéo le manchot, tué par le froid, avant de se retrouver cernée par des piorads avinés sur un tertre au centre duquel gît une ruine. Le salut vient des thunks qui massacrent les assaillants avant de soigner Maecius de sa fièvre et de conduire le groupe de survivants toujours plus loin vers le nord.

Au château de la vieille Albérine et le Suradar Ancelin sont bien obligés de cohabiter malgré les rancunes. D'autant plus qu'Ancelin est le nouveau Porteur d'une lance dieu fidèle à l'empire qui répond au nom de Pomélius. Les tensions sont importantes mais la situation est stabilisée.

A Pôle, Helmuth III monte sur le trône. Beléa I est noyée dans un abreuvoir et ses fidèles massacrés. Les de Plane survivants sont réduits à l'état de gladiateurs et les Agrippa épargnés sont exilés sans le moindre bien. Tous sont destitué de leur titre de noblesse.

Les de la Treille ont tenu parole et les Verte la cour reçoivent pardon et honneur pour leur rôle dans le succès de cette bataille qui met un terme à presque quatre ans de guerre fratricide.

Dans une yourte sommaire, parmi les chasseurs thunks, Messager savoure sa victoire. La chaîne des forts est plus puissante que jamais et aucun Piorad ne pourra la franchir avant des siècles. Pôle ne sera pas rasée et la barbarie ne s'installera pas au sud du continent. Son projet de route est lancé, plus vivace que jamais. Et le désarroi de son Porteur ne lui pose aucun problème. La dague dieu doit maintenant attendre d'avoir de nouvelles visions du futur qui lui diront quand et comment agir. En attendant, Messager va regarder vieillir ses prochains Porteurs jusqu'à ce que l'un d'entre eux le conduise à la tête de la route du sud et vers son glorieux futur.